jeudi 19 août 2021

Lu « Les fossoyeurs de la République » de Mohamed Sifaoui paru aux Editions de l’Observatoire et sous-titré « Islamo-gauchisme: l’enquête inédite».

 On sait qui est Mohamed Sifaoui, journaliste, essayiste, intellectuel engagé, mais
pour comprendre ce livre, il faut savoir d’où il vient et d’où il parle : journaliste algérien employé par le journal Le Soir, il échappe en 1996, en pleine décennie noire de la guerre civile algérienne,  à un attentat à la voiture piégée contre la maison de la presse d’Alger qui fait de nombreuses victimes dont trois de ses collègues et amis. Puis, correspondant de Jeune Afrique à Alger, il fait l’objet de pressions, intimidations, gardes à vue du pouvoir algérien au point que, pour échapper à la prison, il s’exile en France où il vit depuis plus de 20 ans, et dont il a acquis la nationalité. Il se sent pleinement citoyen français, profondément républicain, reconnaissant à la France de l’avoir accueilli et défenseur intransigeant d’une République dont il loue les valeurs. Mais son passé, qui l’a confronté tant au terrorisme islamique qu’au totalitarisme d’un pouvoir militaro-bureaucratique et les nombreuses menaces reçues à ces deux titres, fait qu’il vit sous protection policière quotidienne. 

Directeur de la publication de la chaîne Islamoscope TV, il est l’auteur de nombreux ouvrages sur l’Islamisme et le terrorisme islamiste. Il livre ici le fruit d’une enquête longue, documentée, sérieuse, sur ce que l’on a coutume d’appeler désormais « l’islamo-gauchisme » et que, dans un esprit moins polémique on appellera « les convergences politiques » entre les islamistes et une partie de la Gauche, française et européenne ( d’ailleurs, point intéressant, en élargissant le champ de la réflexion, il note que ces convergences sont bien plus fortes dans d’autres pays d’Europe , Belgique, Royaume-Uni, qu’en France…). Il plonge dans l’histoire pour retrouver les vieilles tendances de la Gauche à considérer que « l’ailleurs » est toujours un modèle, d’où les passions pour les révolutions russes, chinoises, cubaines, d’où aussi, ce courant « orientaliste » qui a toujours imprégné la culture de celle-ci. Il retrouve, bien sûr, les convergences cohérentes, incontestables alors, apparues au moment du colonialisme et des guerres de libération, en Algérie notamment. Et, moins classique, il revient sur l’épisode de la révolution khomeyniste en 1979, et les convergences apparues dans la résistance au régime dictatorial du Shah et de sa terrible police politique, la Savak. Il plonge dans la philosophie politique pour évoquer cette théorie qui voit dans les musulmans des pays occidentaux les nouveaux «damnés de la terre » pour reprendre l’expression de Frantz Fanon. Il évoque les grands intellectuels de gauche qui ont alimenté ces convergences, explicitement comme Roger Garaudy (dont j’ai mieux mesuré avec cette lecture la part active qu’il avait prise dans cette construction) ou plus implicitement Edgard Morin ( quelle sévérité de SIFAOUI pour MORIN ! Sur ce terrain-là, en tout cas, elle semble fondée sans que l’on comprenne comment le grand théoricien de la complexité a pu se laisser aller à tant de simplisme…). Et, bien sûr, il évoque ces nouvelles théories fumeuses de la «cancel culture », indigénisme, post-colonialisme, néo-féminisme, et démontre comment elles sont au cœur de l’offensive de l’islamo-gauchisme. Bref, celui-ci existe ! Ce livre le démontre suffisamment si l’on avait encore à en douter ce qui n’est évidemment pas mon cas. Si l’on pouvait simplement faire admettre à certains que, disant cela, on n’est pas dans l’injure ou l’invective mais dans l’argumentation raisonnée ! Mais si j’ai un reproche à faire à son auteur , c’est qu’en la circonstance, il en profite pour régler un certain nombre de comptes. Avec agressivité et parfois excès, ce qui est d’autant plus dommage que c’est employer les mêmes méthodes que ceux à qui on les reproche.

Je l’ai dit en commençant ce billet : sachant d’où parle SIFAOUI et ce qu’il a enduré, on l’explique aisément. Mais c’est plus difficile à excuser.

samedi 14 août 2021

La disparition de Jacques Fournier est une bien triste nouvelle.

 

Jacques a tenu une place énorme dans ma vie.
D’abord parce qu’il était le père de Denis, mon ami, mon frère, mon pilier gauche au rugby dans la si fameuse équipe de l’université de Nanterre, mon équipier modèle de navigation, parti si tôt, trop tôt, beaucoup trop tôt. Je pense à lui si souvent avec émotion que la disparition de son père ramène tout à la surface de ma mémoire. Je ne peux oublier nos soirées à l’île d’Yeu dans leur maison familiale, quand nous étions en escale...
Ensuite parce que lorsque j’ai adhéré au PS en 1973 dans les Hauts de Seine, Jacques était le leader du CÉRÈS dans ce département . Il m’y a invité, avec insistance, mais j’ai résisté à son invitation...
Puis je l’ai retrouvé à Sciences Po à la même époque où il était, avec Nicole Questiaux vers qui vont ce soir mes pensées affectueuses, le titulaire de la chaire de politique sociale. J’étais son étudiant. Un cours magistral dans le sens le plus noble du terme qui m’a beaucoup marqué, et j’oserais dire dans une formule lapidaire voire simpliste, qui m’a appris que dans « socialisme » il y a, d’abord et avant tout « social ».
Et puis, bien sûr, il y a l’aventure de 1981 qui nous a tant réunis. Jacques, comme Secrétaire général adjoint ( de Pierre BEREGOVOY) et moi, comme chef de cabinet , étions dans la première équipe de François Mitterrand à l’Elysée, celle du 22 mai, et j’en garde un souvenir évidemment ému. Car cette première équipe était d’abord et avant tout constituée de militantes et de militants.
Jacques était à la fois authentique et discret. Authentique par la force de ses convictions anciennes et discret car hermétique à tous les effets pervers des jeux de rôles et de médiatisation narcissique. Travailler avec lui était simple car peu lui importait les faux-semblants et les jeux de rôle : seul le fond des choses l’intéressait.
Je veux rendre un hommage particulier à ce grand serviteur de l’Etat et à ce militant exemplaire, ce socialiste toujours fidèle à son idéal, et j’adresse à sa famille mes pensées attristées, solidaires et très chaleureuses.

vendredi 13 août 2021

Lu « Le serpent majuscule » de Pierre Lemaitre, paru chez Albin Michel.

 Avant d’être le romancier à succès que l’on connaît, obtenant le Goncourt pour « Au
revoir là-haut », puis un succès décuplé par l’adaptation cinématographique de ce dernier, Pierre Lemaitre était un auteur - prolixe ! - de romans policiers. Et celui-ci, justement, est le dernier polar qu’il ait écrit mais non publié avant d’attaquer « Au revoir là-haut ». Voilà cet oubli réparé. Avec un écrit de belle facture - Pierre Lemaitre est un écrivain de qualité- et une intrigue à la fois cohérente et désarçonnante à bien des égards : une femme plutôt âgée, ancienne de la résistance pendant la seconde guerre mondiale, est employée comme « tueuse à gages » par une mystérieuse organisation dans laquelle l’a entraînée un compagnon de résistance pour lequel elle a un faible certain. Tueuse à gages…drôle de métier pour une femme d’un âge honorable ! Dans lequel elle fait preuve d’un professionnalisme exceptionnel et une efficacité redoutable. Mais elle se prend au jeu et, perdant un peu la tête, entre dans une spirale infernale…Ça ne se lit pas, ça se dévore. Encore un très bon livre d’été.

mardi 10 août 2021

Et pour finir les lectures d’été , un bon polar : « 1991 » de Franck Thilliez

 ...la star des grands tirages, aux éditions Fleuve Noir. 

Une bonne enquête de la PJ
parisienne et notamment du novice de celle-ci, l’inspecteur Sharko ( avec un « H » ! Moi aussi ça m’a gêné dans ma lecture...) sur des meurtres mystérieux et à bien des égards ésotériques. 

Je vous passe les rebondissements si nombreux de l’intrigue. 

C’est tellement facile à lire !

mercredi 4 août 2021

Il y a quelques jours, c’était le 25 juillet exactement, le Président tunisien Kaïs SAÏED a engagé une épreuve de force politique et constitutionnelle aussi spectaculaire qu’inattendue...

     ...et il me semble que nous, français, ferions bien de regarder cette situation de très près et avec tout l’intérêt nécessaire : la Tunisie est non seulement un pays-frère, proche et ami, partenaire méditerranéen essentiel, lié à nous par l’histoire et la culture qui fut aussi le théâtre du premier « printemps arabe » il y a une dizaine d’années et qui demeure, peut-être, sans doute, la dernière vraie démocratie dans le monde arabe. Autant de bonnes raisons de se pencher sur cette situation avec grand intérêt et vigilance…
Kaïs SAÏED, donc, a invoqué l’article 80 de la constitution tunisienne -sorte d’article 16 français adapté pour donner les pleins pouvoirs au Président ainsi que De Gaulle avait tenu à ce qu’il figurât dans notre constitution à nous-, pour « geler » l’activité du Parlement ( présidée par Rached Ghannouchi, le chef du parti islamiste Ennahdha), limoger le Premier Ministre Hichem Mechichi - puis, plusieurs Ministres dont ceux de l’Intérieur et de la Défense- et suspendre l’immunité parlementaire ( entendez le message « dans la lutte contre la corruption, pas de privilège pour les politiques »….).
Revenons un instant sur cette histoire de l’article 80 de la Constitution qualifiée par plus d’un commentateur de « coup d’état constitutionnel » ce qui ne manque pas de saveur tant les deux termes sont contradictoires. Et écoutons Yadh Ben Achour, éminent juriste et constitutionnaliste tunisien, le « père » en quelque sorte de la constitution tunisienne puisqu’il avait présidé la commission de réforme des textes et des institutions, après la révolution de 2011 et la chute du régime Ben Ali dont il fut un opposant notoire. Accessoirement, ce professeur de droit est membre du Comité des droits de l’Homme de l’ONU et professeur -associé dans plusieurs universités dont notre prestigieux collège de France. Un sage très respectable en quelque sorte. Yadh Ben Achour est assez catégorique : « Il s’agit d’un coup d’Etat au vrai sens du terme » dit-il à l’issue d’une démonstration rigoureuse autour de l’esprit et la lettre de l’article 80 de la constitution notamment, mais ça n’est pas la seule raison, dans la mesure où la Cour constitutionnelle qui doit être saisie dans le processus de mise en œuvre de l’article 80…n’a jamais été mise en place !
Voilà pour le contexte juridique qui n’est pas négligeable dans la mesure où il éclaire bien sur un certain penchant du Président SAÏED, mais qui n’est peut-être pas l’essentiel.
L’essentiel, me semble-t-il, est de comprendre pourquoi le Président tunisien a pris cette décision : parce que le peuple tunisien exprimait une insatisfaction profonde, une colère et des signes de révolte contre la manière dont il était gouverné et, notamment, devant la crise économique et le chômage grandissant ou bien ce qu’il faut bien appeler la tragédie sanitaire, la pandémie de la Covid faisant des ravages dans le pays dans l’impuissance absolue des pouvoirs publics. Les accusés de ce fiasco sont principalement les islamistes d’Ennahdha , le parti de Rached Ghannouchi, et cet échec spectaculaire des islamistes dans leur gouvernance s’accompagne de suspicions fortes de corruption plus ou moins généralisée ce qui en rajoute à la révolte populaire. Échec manifeste des islamistes donc, ce qui j’en conviens sans peine, ne serait pas pour m’attrister si ce n’était le peuple tunisien qui en subit les dramatiques conséquences de plein fouet.
Voilà pourquoi, autre point du contexte politique, la décision de SAÏED semble avoir recueilli un accord quasi-enthousiaste d’une large partie du peuple tunisien. Bien sûr, il faut se méfier des images soigneusement mises en scène par le pouvoir montrant le Président déambulant dans les rues de Tunis après sa décision et largement acclamé par la foule mais enfin….
C’est probablement aussi pourquoi l’accueil fait par l’UGTT, la grande centrale syndicale, garante - avec d’autres- à bien des égards du processus démocratique, a réagi avec une indulgence notoire à l’initiative présidentielle, estimant qu’elle était « conforme » à la constitution et en appelant à la poursuite du processus démocratique. « Il est temps, ajoute-t-elle, que les parties responsables de la situation dégradée dans le pays assument leurs responsabilités. »
Le moment et son contenu politique amènent, en tout cas, à réfléchir plus avant sur cet homme élu à la surprise générale en 2019, avec 72% des voix, sans parti, sans budget, sans moyens… Démarche solitaire accentuée par son refus de soutenir des candidats aux élections législatives. L’homme, assurément, est un conservateur. A bien des égards, on dirait même un réactionnaire, et par exemple, le statut de la femme tunisienne ne risque pas de faire de nouveaux progrès avec lui. Ni les minorités sexuelles se sentir plus en sécurité. D’un point de vue démocratique, il est clairement dans une démarche de caractère plébiscitaire d’un face-à-face entre le peuple et lui et son mépris pour les corps intermédiaires ne manque pas d’inquiéter. Mais il est, à ce stade, très populaire et sait aujourd’hui gérer cette popularité. Qu’en sera-t-il demain ? Nul ne le sait mais cette situation mérite assurément d’être suivi de très près.

mardi 3 août 2021

Deux lectures d’été, genre « en tête du box-office et facile à lire » :

 

-« Le cerf-volant » de Laëtitia Colombani paru chez Grasset où comment une


enseignante française dont la vie est brisée par l’assassinat de son mari cherche à se reconstruire en Inde…en créant une école. A lire pour prendre encore mieux conscience des obstacles culturels invraisemblables qui s’opposent, en Inde, à l’éducation des enfants -destinés au travail dissimulé- et, en particulier, des filles -destinées au mariage forcé…

 
- « Les possibles » de Virginie Grimaldi, paru chez Fayard. Un


sorte de journal intime d’une jeune femme, mariée, un enfant de quelques années qui vit des difficultés d’ordre psychologique qu’elle refuse d’appeler handicap, et qui raconte son père qui fait une immixtion inattendue dans sa vie : sa maison ayant brûlé, il vient trouver refuge chez sa fille avec l’aval de son gendre. Sauf que le père en question est un sacré personnage, original, caractériel, indépendant, phobique et, en même temps bourré de tendresse. Cohabitation compliquée…tout aurait pu se régler le plus normalement du monde, maison reconstruite, le père retournant chez lui. Sauf que…sauf que l’homme « perd la tête » selon l’expression commune. Et sa fille constate, jour après jour sa perte d’autonomie. Elle l’engage dans un parcours médical en même temps qu’elle vit avec lui une relation chaotique et fusionnelle…

A lire pour tous ceux qui n’ont pas encore mesuré les dégâts sociaux considérables que provoquent les maladies neurologiques dégénératives. C’est aussi très facile à lire et c’est bourré de tendresse.