lundi 10 décembre 2018

Lu "Il faut dire que les temps ont changé....chronique ( fiévreuse) d'une mutation qui inquiète " de Daniel COHEN paru chez Albin Michel.


J'apprécie beaucoup Daniel Cohen, économiste réputé, Directeur du Département d'économie de l'Ecole Normale supérieure, intellectuel engagé du côté de l'humanisme et de valeurs qui me sont chères, et comme je le connais un peu, insuffisamment à mon goût, je lui voue aussi sympathie et amitié. 
Il faut dire que l'homme est brillant et bougrement intéressant. Pourtant, malgré tous ces préjugés favorables, je suis resté sur ma faim avec cette lecture d'un ouvrage ambitieux qui s'appuie sur le fameux ouvrage de Jean Fourastié, "Le grand espoir du XXème siècle " paru en 1949..... il y a bientôt 70 ans, devenu un classique de l'économie politique et dont toutes les théories ont été confirmées . En particulier le rôle central donné au progrès économique et à son évolution pour expliquer les révolutions agraire d'abord, industrielle ensuite ... et, maintenant la révolution des services et l'avènement de la société digitale (que n'avait pas prévu Fourastié, n'exagérons pas, mais qui est au cœur du raisonnement de Daniel Cohen).
Mais pour arriver à cette société digitale, l'auteur prend de drôles de détours ! Un accent très appuyé donné à mai 68, qui ne me parait pas convaincant du simple point de vue économique, un retour sur la théorie des cycles de Kondratiev qui n'apporte pas grand chose de mon point de vue , et une tentation un peu facile de parler de tout au nom d'un œcuménisme, respectable quand il s'agit de se référer à l'humanisme d'un bel esprit du XXIème siècle, mais qui peut tomber dans la facilité : je n'ai pas aimé, en particulier ce passage sur le radicalisme musulman et l'évocation du débat et du clivage intellectuel qui oppose Olivier Roy et Gilles Kepel, traité en quelques lignes et tranché curieusement.
Et puis, même sur la société digitale qui se dessine et dont l'avènement est l'aboutissement du raisonnement de Daniel Cohen, je regrette que dans la balance avantages-inconvénients qu'elle présente, et au chapitre de ses risques, il ne fasse état que de la situation ultra-dominante des GAFA sans même évoquer d'autres risques et dangers comme l'aliénation à l'écran, la déshumanisation des rapports sociaux ou le déchaînement d'agressivité des réseaux sociaux.
Mais bon, c'est un livre vraiment intéressant : simplement il prend trop de détours pour parvenir à sa conclusion et pas assez pour traiter de celle-ci...

dimanche 9 décembre 2018

Vu " les chatouilles",

 le film écrit et réalisé par Andréa Bescond et Eric Métayer, adaptation de la pièce de théâtre éponyme, avec Andréa Bescond, Karine Viard - remarquable dans son rôle de la mère odieuse- et Clovis Cornillac . 

Une œuvre autobiographique d'Andréa Bescond qui, dès l'âge de huit ans, fut violée à de nombreuses reprises par le meilleur ami de ses parents, dans l'aveuglement de ceux-ci, avant d'en subir les conséquences dramatiques qu'on imagine, traumatisme psychologique, violence caractérielle, drogue...et puis, enfin, la décision d'aller voir une psy, la libération progressive de la parole, la plainte, le procès. 
Ce film est un terrible coup de poing à l'estomac pour toute personne dotée d'une humanité normale, et notamment les pères où les mères de famille qui ne manqueront pas de s'interroger en sortant du cinéma : "ai-je bien tout vu de mes enfants ?". 
C'est un terrible uppercut au foie avec deux moments particulièrement bouleversants quand le père apprend la vérité et conduit sa fille au commissariat, et quand la sœur de l'accusé témoigne au procès et avoue qu'elle a vécu la même chose de son frère...
Au fait, ne parlons plus jamais de ces gens comme des " pédophiles" , comme s'ils pouvaient "aimer" les enfants ! Appelons-les par leur nom , des pédocriminels....

mercredi 28 novembre 2018

Lu...



Lu...le dernier Prix Goncourt, " Leurs enfants après eux"  de Nicolas Mathieu, paru chez Actes Sud ( encore un bingo pour la maison arlésienne dont la patronne n'est plus Ministre mais qui trouvera là un lot de consolation....).
 
Que dire de ce livre ? C'est du sérieux, presque une étude sociologique. Grave, puisque ça se passe dans une vallée de l'Est de la France touchée par les reconversions post-sidérurgiques. Triste puisque les personnages et, notamment, le jeune héros Anthony sont ternes, presque "a-sentimentaux". 
Bien écrit, encore que le genre " écrire comme parlent ces gens-là" n'est pas toujours convaincant. 
Long, sans doute un peu trop.
 
Il a été récompensé par des personnalités qualifiées...donc c'est un bon livre. Mais ce n'est pas un " beau " livre, un de ceux qui marquent et qui comptent. 
Et je m'étonne encore que Monsieur Bernard Pivot ait éliminé de sa sélection le magnifique " Le lambeau" de Philippe Lançon , sous prétexte que ça n'était pas exactement un roman, mais qui , lui, est un beau livre qui aurait honoré le Goncourt. 
Une occasion de perdue.

Vu " Bohemian Rhapsody",


le film de Bryan Singer qui retrace la vie du groupe musical Queen et de son
chanteur si emblématique, Freddie Mercury,  né à Zanzibar où je m'étais recueilli devant sa maison il y a quelques années, mort du Sida en 91 et enterré... au père Lachaise ! Autant dire qu'appréciant beaucoup cette musique de rock si créative et entraînante, ce groupe si original et ce chanteur à la personnalité décalée et touchante, j'ai beaucoup aimé ce film qui m'a, en particulier, profondément ému.

lundi 26 novembre 2018

Un édito que je signe ce jour pour " l'Aurore".

Réformer la loi de 1905 ? Attention danger....


Ainsi donc, après la Garde des Sceaux, le Ministre de l'Intérieur vient de le confirmer : le gouvernement sous l'égide du Président de la République s'apprêterait à réformer la loi de 1905 dite "de séparation des églises et de l'Etat". Avant d'en venir au fond, je voudrais faire quelques remarques préalables .
D'abord une réflexion de prudence : nous n'avons pas pour habitude à "L'Aurore" ni de nous lancer dans des spéculations hasardeuses à partir de rumeurs ou de bruits de couloirs, ni d'intenter des procès d'intention à quelque autorité publique que ce soit. Notre volonté, au contraire, est bien d'alimenter le débat public avec des contributions de fond aussi sérieuses et argumentées que possible. Or, à ce stade, nous ne connaissons pas le contenu réel du projet gouvernemental et nous ne pouvons pas, sérieusement nous prononcer à partir de "pseudo-fuites " d'un quotidien en mal de scoop. Nous le ferons donc, le moment venu, en livrant notre analyse approfondie au vu des propositions officielles et, dans l'attente, ne pouvons que lancer quelques remarques et avertissements préalables.
Rappelons que ce gouvernement et ce Président ne sont pas les premiers dans l'histoire contemporaine de la République à vouloir réformer la loi de 1905 ! Sans être désobligeant, Nicolas Sarkozy, avant eux, s'était engagé dans cette voie avec renfort de tambours et trompettes, employant d'ailleurs les mêmes mots que l'actuel Ministre de l'Intérieur, " il n'y a pas de tabou",.....avant d'y renoncer piteusement devant l'épreuve concrète de la tâche ! Alors, restons prudents et attendons de voir.
On peut néanmoins rappeler à nos ambitieux réformateurs que cette obsession qui est la leur - et de certains de leurs prédécesseurs - de "faire une place", comme ils disent, à la religion musulmane, puisqu'il faut appeler un chat un chat, s'est toujours heurté à une réalité incontournable : il est d'autres religions en France qui attendent à la porte de l'éventuelle réforme avec leurs listes de revendications dont certaines sont très anciennes, et qui non seulement n'attendent qu'une chose, que la porte s'entr'ouvre, mais en outre auront beaucoup de mal à admettre que celle-ci ne s'ouvre que pour une religion et par pour elles. Si j'ose dire elles sont dans la file d'attente depuis beaucoup plus longtemps.... Je pense en particulier à la religion protestante dont certains responsables ont rappelé publiquement et à juste titre cette vérité, lors de ces derniers jours. Il y a donc toujours un premier risque qu'un responsable politique ne doit surtout pas sous-estimer : celui d'ouvrir une boîte de Pandore dont on ne mesurerait pas les limites.
Venons-en au fond : s'il y a bien des articles de la loi de 1905 qu'il ne faut toucher à aucun prix, ce sont les deux premiers qui touchent aux principes républicains majeurs , "La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions...dans l'intérêt de l'ordre public" et "La République ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte". Ce sont les principes-mêmes de la séparation. Non seulement il ne faut pas y toucher dans la mesure où ils sont constitutifs du pacte républicain qui fonde la cohésion de la Nation, mais si l'on voulait bien m'écouter, on les "mettrait à l'abri" de toute volonté de réforme dangereuse....en les constitutionnalisant ! En 2012, je l'avais proposé à François HOLLANDE, alors candidat, qui l'avait accepté.....le temps de quelques jours . Le temps du discours du Bourget où cette annonce fut la plus applaudie - ce qu'il me fit remarquer lui-même...- , jusqu'à ce que les rédacteurs de son programme aient, avec son aval hélas, honteusement saboté cette proposition sonnant très vite l'heure des désillusions et des reniements.
Si l'actuel Président veut reprendre cette proposition, je l'applaudirais volontiers ! Sans tomber dans le piège du procès d'intention que je dénonçais plus haut, ça n'est pas exactement la philosophie qu'il a exposée dans son discours des Bernardins et je ne me fais donc pas trop d'illusion.
Restent les dispositions pratiques qui, dans les 42 autres articles de la loi, visent à appliquer concrètement ces principes. Ils ont fait, c'est vrai, l'objet de plusieurs révisions depuis 1905 et l'on ne voit pas qu'on puisse s'en fermer la porte, sous les réserves-mêmes énoncées plus haut. Mais à condition que l'on commence par se demander si une ou des modifications législatives sont bien nécessaires quant il s'agirait d'abord de faire appliquer fermement et sereinement les lois de la République. Le contournement de la loi de 1905 sur les associations cultuelles par celle de 1901 ? Une tolérance et des abus sur lesquels on ferme les yeux depuis trop longtemps. Les protestants de France qui sont, ne l'oublions pas, les principaux "bénéficiaires" du statut des associations de 1905 le savent mieux que quiconque. Fermer des mosquées, expulser des imams intégristes ne demande nulle loi nouvelle mais un peu de courage et de fermeté ! La République s'en trouve toujours confortée.
L'idée de "mieux contrôler" pour éviter les dérives intégristes ne me gêne pas, bien au contraire s'il s'agit d'impulser de la transparence, mais cette histoire de "label" accordé par l'Etat à ces associations me parait tout à fait contraire aux principes de séparation . Quant à savoir si des fonds qui financent des mosquées sont liés ou pas à des puissances étrangères, question que personne n'a jamais posé pour le Vatican, il me semble que la République et son bras séculier, l'Etat, a tous les moyens de le savoir sans user de quelque loi que ce soit.
On le voit, ce projet pose beaucoup de questions qu'il importera de regarder posément le moment venu, quand les intentions du Président et du gouvernement seront précisées. Là encore, je conseillerais volontiers à ceux-ci de se défier de toute forme d'arrogance et de vanité telle qu'on a pu en connaître dans un passé récent : " Moi je"... "Moi je vais régler la question de l'Islam de France là où tant de politiques ont échoué.."
Posons-nous la question : la question de l'Islam de France, de l'Islam en France ne se pose évidemment pas comme en 1905 quand cette religion n'existait que dans des départements d'outre-mer ou dans les " colonies". Mais elle ne se pose pas non plus comme elle se posait il y a 20 ans ! Ce qu'on appelait "l'Islam des caves" , faute de mosquées suffisantes, a complètement disparu de notre paysage. Sait-on qu'en vingt ans on a construit plus de 2500 mosquées en France ? Avec la loi de 1905 ! Il en va de même avec les prières dans les rues qui ont aussi disparu après avoir été trop longtemps tolérées. Sur tous ces sujets la République a su s'adapter sans se renier. Veillons à ce qu'elle poursuive dans cette voie.
Jean Glavany
Ancien Ministre , Président de l'Aurore.


Gilets jaunes ou démocratie sociale ?


Il est difficile de porter un jugement sérieux et serein sur ce mouvement dit des "gilets jaunes" .
D'abord parce qu'il est divers, très divers, qu'il regroupe des citoyens venus de tous les horizons politiques, et que ses revendications sont aussi très variées d'un département ou d'une région à l'autre.
Ensuite parce qu'il est "désincarné " au sens où il n'a pas de leader ou de porte-parole légitime, susceptible de synthétiser et porter ces revendications.
Enfin parce qu'il fait le choix d'un "désordre consciemment provoqué " qu'il est difficile d'approuver en République qui est un régime "d'ordre librement consenti".
Disons que tout cela exprime, dans une spontanéité plus ou moins "organisée" via les réseaux sociaux, un vaste " raz-le-bol" citoyen dont " la goutte d'eau qui a fait déborder le vase" semble avoir été la hausse de la fiscalité dite " écologique" sur les carburants.
Soit.
Et le gouvernement comme le President ne savent pas comment prendre ce problème qui leur échappe. Il faut dire : la fameuse goutte d'eau qui a fait déborder le vase est plutôt intelligente d'un point de vue de l'urgence climatique et revenir dessus serait non seulement se renier mais aussi tourner le dos aux vraies urgences.
Seulement voilà, la politique est parfois irrationnelle et le "ressenti " par les citoyens n'est pas toujours celui que voudraient les gouvernants si rationnels et raisonnables : dans ce moment, c'est la revendication sur le pouvoir d'achat qui emporte - presque- tout sur son passage. Et l'exécutif ne l'a pas vu venir car ces "ressentis-là" ne s'enseignent pas à l'ENA et nos inspecteurs de finances n'en sont pas les meilleurs spécialistes....
Il est néanmoins une première leçon que je tire de cet épisode qui n'est pas encore achevé : c'est que l'absence de démocratie sociale porte toujours en elle les risques de ces débordements spontanés et non maîtrisables. Et quand un exécutif, bardé de ses certitudes et de leur infaillibilité, fait si peu de cas depuis un an et demi de ces "corps intermédiaires" pourtant indispensables au bon fonctionnement de notre démocratie, il ne peut pas s'étonner de se trouver ainsi confronté à ces difficultés. On ne peut pas théoriser à l'infini sur..." les partis dépassés et archaïques, les parlementaires trop nombreux et qui ne servent qu'à ralentir les processus de décision, les élus qui ne pensent qu'à se faire réélire dans la démagogie et qui coûtent un pognon de dingue, les partenaires sociaux infoutus de s'entendre , les syndicats d'un autre âge qui ne comprennent rien à la modernité ".... non, on ne peut pas théoriser tout cela et se plaindre que la cocotte explose d'une manière ou d'une autre.
Car pour agir efficacement et durablement, il faut entraîner la société tout entière. Et pour cela la magie du verbe et l'outrance des certitudes assénées ne suffisent pas : il faut au pouvoir des relais pour partager les objectifs et les voies empruntées.



De ce point de vue, on ne peut que regretter la fin de non-recevoir opposée par le Premier Ministre, qu'on croyait plus sage, à  la proposition de Laurent Berger d'engager une négociation sur cette transition écologique. 
Oui, on attendrait volontiers que se lève un responsable politique qui dise haut et fort en ce moment : attention danger ! Il faut d'urgence retrouver les voies de la démocratie sociale !! Il faut d'urgence rétablir la confiance dans les corps intermédiaires qui sont indispensables à notre démocratie ! Il faut vite  donner à ces derniers du grain à moudre pour la négociation !
Oui, messieurs les gouvernants, ne voyez-vous pas que notre pays a besoin, plus que jamais, d'un contrat social ?

dimanche 18 novembre 2018

Lu “ Un déjeuner à Madrid” de Claude SERILLON, paru aux éditions du Cherche Midi.

On connaît l’ami Claude, journaliste de télévision longtemps, de presse écrite encore aujourd’hui puisqu’il est éditorialiste dans plusieurs grands journaux de province, écrivain prolixe, homme de conviction et d’engagements, ami délicieux au demeurant.

 Il livre ici un drôle de roman. Je dis “ drôle” pour son parti pris parce qu’il part d’un fait réel, un fait historique méconnu, un déjeuner en 1970 entre Franco, encore au pouvoir, et De Gaulle qui ne l’est plus depuis un an, pour en faire un roman. Mais un roman qui n’est pas que fiction car l’auteur a travaillé et scrupuleusement cherché tout ce qui a pu se dire ou écrire sur ce fait à l’époque, épluché tous les témoignages, afin que le dialogue, fruit de son imagination, soit le plus vraisemblable possible. Une sorte de roman historique , genre littéraire original et difficile. Et ce dialogue entre ces deux généraux vieillissants, dont les choix ont été si différents voire opposés notamment au moment de la seconde guerre mondiale, dans le contexte de l’époque soigneusement rappelé par l’auteur, ne peut pas ne pas intéresser les amoureux de l’histoire contemporaine. Et ceux pour qui le gaullisme fut une trace marquante de l’histoire de France, ne manqueront pas de s’interroger avec l’auteur sur ce curieux « dérapage » de De Gaulle . 
A lire, bien sûr.