
Que se passe-t-il au pays de Voltaire et Diderot ?
Une lycéenne de 16 ans, repoussant les
avances d’un internaute et recevant des insultes racistes et
homophobes – elle est lesbienne – poste une vidéo sur Instagram
dans laquelle elle déclare sa détestation de la religion, en
l’occurrence celle de son harceleur, l’islam : « Je
déteste la religion [...], le Coran, il n'y a que de la haine
là-dedans, l'islam, c'est de la merde, c'est ce que je
pense ».
Cette jeune fille, c’est Mila, un nom qui a
enflammé les réseaux sociaux. Car sitôt sa vidéo postée, ce
n’est même plus un torrent de haine qui s’écoule sur elle, mais
un déluge d’insultes (jusqu’à 200 à la minute !), de
menaces, de promesses de venir lui régler son compte dans son lycée,
dont la localisation est révélée, ainsi que sa véritable
identité. Les menaces sont suffisamment précises pour que la jeune
fille ne retourne pas au lycée, car sa sécurité n’y est plus
assurée.
Que croyez-vous qu’il arriva ? Une
jeune femme dont la vie est mise en danger pour avoir usé de sa
liberté d’expression – on peut critiquer les religions en
France, le délit de blasphème n’existe plus depuis 1881 -,
pourchassée par des ignorants, des obscurantistes, allait
immanquablement déclencher un élan de solidarité ? Pas du
tout : silence des associations antiracistes (à part la LICRA),
silence des associations LGBT, silence des féministes, silence des
associations de défense des droits de l’Homme, silence de la
quasi-totalité de la classe politique, à l’exception de
l’extrême-droite qui, à son habitude, profite des vides laissés
par la droite comme par la gauche pour poursuivre son agenda
xénophobe contre les musulmans et les immigrés.
Puisque elle ne vient pas du haut, la mobilisation viendra du bas,
via les réseaux sociaux : tout comme Mila, qui avait très
clairement expliqué qu’exécrer la religion est un droit et ne
s’apparente en rien au racisme, des dizaines de milliers
d’internautes se sont élevés contre cette nouvelle forme de
censure, qui gagne chaque jour du terrain, et dont le slogan est :
« Je suis pour la liberté d’expression, mais… ». Je
suis pour la liberté d’expression, mais il ne faut pas
stigmatiser. Je suis pour la liberté d’expression, mais j’interdis
les conférences de mes adversaires politiques. Je suis pour la
liberté d’expression, mais certaines pièces de théâtres écrites
il y a deux mille ans sont choquantes et racistes. On ne compte plus
ces derniers mois les actions entreprises pour empêcher un
spectacle, faire annuler la venue d’un homme politique ou d’un
artiste. On ne compte plus non plus les commentaires, articles,
tribunes, qui se veulent sages et équilibrées, qui retournent
l’accusation contre la victime. Un délégué général du CFCM ne
craint pas d’affirmer « elle l’a cherché, elle assume ! ».
Elle assume quoi, M. Zekri ? De risquer de se faire violer ou
égorger, comme certains le lui promettent ?
Le comble de
la confusion est atteint lorsque la ministre de la Justice, Nicole
Belloubet, pourtant professeur de droit et ancienne membre du conseil
constitutionnel, condamne les attaques de la jeune fille, et « en
même temps » s’en prend à une « insulte à la
religion, [qui] est évidemment une atteinte à la liberté de
conscience » (sic), alors que c’est justement la liberté de
conscience et d’expression de Mila qui est, dans cette affaire,
remise en cause. Certes Mme Belloubet est revenue sur ce terrible
contresens après 24 heures de palinodies. Mais le mal est fait. Il
faut dire que cette passion du « en même temps » frappe
à tous les niveaux de la hiérarchie judiciaire, puisque le
procureur de la République de Vienne avait estimé opportun d’ouvrir
deux enquêtes : l’une pour menaces de mort, visant les
agresseurs de Mila ; et l’autre pour « provocation à la
haine à raison de la religion », visant…Mila. Le procureur
vient de classer sans suite sur ce point, comme on pouvait s’y
attendre tant il était évident que les propos de la jeune femme ne
pouvaient en aucun cas recevoir une qualification pénale. Alors quel
était l’intérêt ? Donner le change, feindre un semblant
d’’équilibre ? Rien ne ressemble moins à un exercice
serein de l’autorité judiciaire que de prendre ses réquisitions
en anticipant les remous du tribunal de l’opinion.
Cette affaire trahit un inquiétant brouillage des repères que la
société se donne en matière de libertés fondamentales. Sur la
liberté d’expression, nous devrions avoir les idées claires, et
séparer sans coup férir la haine des personnes, condamnée par la
loi, de la critique même violente, même ordurière, des idées et
des croyances, qui est absolument libre. Nous devrions, au moins
depuis Charlie, ne pas mégoter quand des appels au meurtre sont
lancés par des islamistes : on sait qu’ils ne plaisantent pas,
alors que celui qui insulte Jésus ou se moque de Yahvé ne court pas
grand risque pour cela. Or cette gêne à dénoncer, cette peine à
nommer les choses, cette difficulté à distinguer nettement les
agresseurs de l’agressée, on les ressent jusqu’au sommet de la
société et au cœur de l’Etat. Quel renversement ! Pendant des
siècles de lutte, combattre pour la liberté, c’était combattre
un Etat oppresseur, censeur et arbitraire. Ce qui menaçait la
liberté, c’étaient les lettres de cachet, la justice retenue et
les cabinets noirs. Certes il faut toujours garder un œil vigilant
sur les tentations d’un retour à l’arbitraire d’Etat ; mais
dans une démocratie, le rôle de l’Etat est justement de protéger
les citoyens des pressions qu’on exerce sur eux. C’est l’une
des vertus de la laïcité française : garantir la liberté de
conscience contre l’arbitraire d’Etat, mais aussi contre toute
forme d’emprise dogmatique. Aujourd’hui, ce n’est plus du «
parti clérical » que vient le danger, mais de mille formes
d’arbitraire naissants ou renaissants, dont un est plus virulent
que les autres : l’islamisme. Voilà à quoi devrait normalement
servir un Observatoire de la laïcité : défendre la liberté de
conscience et d’expression contre les fanatiques. Encore une
institution aux abonnés absents dès qu’une difficulté
s’élève.
Voilà ce que la parole publique devrait
énoncer clairement. Voilà ce que les représentants de l’Etat
auraient dû dire, et qu’ils n’ont pas su dire. A lire le
compte-rendu de l’entretien accordé par le Président de la
République à son retour d’Israël, que retenir de ce tourbillon
de mots et de concepts, de cette parole si prodigue qu’elle parait
vouloir tout couvrir ou tout recouvrir, au point de se contredire
plus d’une fois, sinon une impression de flottement ?
Mais n’attendons pas toujours tout de l’Etat : défendre la
liberté d’expression, cela a toujours été la grande affaire des
artistes, des journalistes, des intellectuels, des universitaires. Où
sont-ils ? On ne les voit pas ! Que disent-ils ? On ne les entend pas
! Ou plutôt, on les entend si peu, ils sont si peu nombreux que les
voix des courageux, singulières et rares, se détachent, comme celle
de Richard Malka, hier avocat de Charlie, aujourd’hui défenseur de
Mila, celle de la députée Aurore Bergé, celles de Bernard
Cazeneuve ou d'Audrey Pulvar, celle de Sophia Aram, et bien sûr
celle de Riss et avec lui, de Charlie Hebdo. On a envie de dire «
toujours les mêmes ». Et oui, toujours les mêmes, mais à chaque
nouveau coup de boutoir des nouveaux censeurs, la troupe s’amenuise.
Qu’on y prenne garde : un jour ou l’autre, la force sera du côté
du bâillon. Le silence est tellement plus reposant…
Gilles CLAVREUL, Jean GLAVANY - 31 Jan 2020