jeudi 10 juin 2021

La crise sanitaire a parfois du bon : osez le Louvre!

Dans Paris, sans touristes ni sorties scolaires,vous découvrirez le bonheur de
déambuler dans l’immense musée en toute tranquillité, dans le silence absolu et une forme de ravissement. 

Les fondations du château de Philippe-Auguste sont désertes, la victoire de Samothrace règne sur un grand vide, la Vénus de Milo est seule comme perdue dans son recoin, et le banc face à « La liberté guidant le peuple» de Delacroix, permet une longue halte de recueillement. Quant à La Joconde, le dispositif de barriérage digne des sas de sécurité des aéroports internationaux apparaît bien futile : nous sommes trois ou quatre devant elle.... loin des attroupements habituels !!

Pour finir quelques moments dans les cours Marly et Puget, recouvertes de leurs somptueuses verrières nous permettent d’admirer les statuts monumentales de l’antiquité : quand on pense qu’elles abritaient il y a 40 ans à peine les services du Ministère des Finances !

Une riche et bien agréable déambulation.


lundi 7 juin 2021

Lu « Une très légère oscillation. Journal 2014-2017 » de Sylvain Tesson paru dans la collection « Pocket ».

 Autant le dire, j’ai pour Sylvain Tesson une vraie sympathie doublée d’une attirance
intellectuelle profonde. 

Bien sûr, nous sommes très différents et, à certains égards, opposés : d’abord c’est un vrai conservateur, au sens le plus respectable du mot, qui éprouve une grande méfiance pour ne pas dire défiance à l’endroit du monde moderne et qui pense que « c’était mieux avant». Par exemple, lorsqu’il est parti sur les traces d’Ulysse, premier de nos points communs, c’était pour retrouver les traces du héros d’Homère et éprouver une forme de nostalgie devant leur disparition tandis que, me tournant vers la civilisation Méditerranéenne d’aujourd’hui, j’ai cherché à comprendre ce qui avait changé en 3000 ans. Au titre de ce conservatisme, il éprouve une tendresse étonnante pour Vladimir Poutine que je ne partage sûrement pas. Et s’il est très montagnard ce qu’un pyrénéen d’adoption ne peut pas lui reprocher, il n’est pas du tout marin ce qui est un vrai handicap, surtout quand on veut comprendre le monde et la Méditerranée en particulier. Mais nos points communs sont plus nombreux : d’abord, il a le goût passionné - encore plus que moi ce qui n’est pas peu dire ...- du voyage, de l’ailleurs, de l’autre. On a beau dire, cela témoigne d’une ouverture d’esprit incontestable et cela épargne viscéralement de déviations culturelles insupportables comme le racisme. Tesson, autre qualité, s’il accepte les religions comme expression incontournable de la liberté de conscience, se méfie grandement de leurs intégrismes destructeurs de libertés. C’est, je le crois, un vrai laïc. Et puis, last but not least, s’il a une religion, c’est bien celle des livres et de la culture littéraire qui me parait être une nouvelle preuve de son ouverture au monde, aux autres, de sa curiosité intellectuelle manifeste.
Avec cette « très légère oscillation », il livre un journal qui n’est pas vraiment un journal intime mais plutôt comme un journal « thérapeutique » au sens où il lui permit de mettre de l’ordre dans ses pensées dans une période de sa vie marquée comme nous tous par la succession des attentats barbares, mais aussi à titre personnel par la mort de sa mère ou son accident terrible survenu sous forme de chute d’un toit qu’il escaladait comme beaucoup d’autres à la fin d’une soirée arrosée, et qui lui laissa de lourdes séquelles. L’écrivain- voyageur, géographe de formation s’y montre sensible, très sensible, humain, très humain. Même si la succession d’aphorismes émaillant son récit, n’en représente pas le volet le plus convaincant.

jeudi 20 mai 2021

Lu « Mon islam, ma liberté » de Kahina Bahloul paru chez Albin Michel.

 L’auteure est la première femme imame en France. Née d’un père kabyle et d’une
mère d’origine à la fois juive et catholique, elle a vécu sa jeunesse en Algérie jusqu’à la montée de l’intégrisme islamiste et l’épouvantable guerre civile que ce pays a connu dans les années 90. Kahina Bahloul est une musulmane libérale au sens pur du terme qui a créé, en France, une mosquée en 2019, d’inspiration soufie, ouverte aux femmes qu’elles soient voilées non, mais aussi aux non-musulmans. Une femme courageuse et éminemment respectable, femme de dialogue et de paix, un peu à l’image de Delphine Horvilleur, « rabbine » libérale et laïque. Mais son livre est moins passionnant que celui de cette dernière car elle s’enferme par trop dans l’histoire de l’islam pour expliciter, ce qui est effectivement intéressant et utile mais parfois rébarbatif, combien celui-ci dans ses racines coraniques permet ce libéralisme qu’elle revendique. On y redécouvre en fait qu’il n’y a pas « un islam » mais « des islams », une infinité d’islams, y compris un islam que l’on qualifiera « des Lumières », ce que l’on savait depuis Averroès mais que l’on avait sans doute tendance à oublier . Autant d’islams que d’imams si j’ose dire. Ce qui est une clef majeure de compréhension de cette religion.

Un livre difficile mais courageux.

lundi 17 mai 2021

Pendant ces journées de commémoration du quarantième anniversaire du 10 mai 1981,

 

    j’ai vu et entendu, dans plusieurs documentaires télévisés, François Hollande expliquer doctement que le titre du programme de François Mitterrand, « Changer la vie », ne pouvait qu’engendrer de la déception. 

Eh bien je pense que François Hollande soulève une vraie question, celle du décalage entre les discours démagogiques qui provoquent des espoirs illusoires et des déceptions inévitables. Celle de l’ardente obligation, pour la Gauche en tout cas, de faire appel à la raison, à la réflexion et à la mobilisation plutôt qu’à l’espoir aveugle fondé sur l’enthousiasme et l’émotion. Bref, promettre moins pour tenir mieux. C’est une question sérieuse et grave dont Mona OZOUF disserte régulièrement avec la pertinence et la culture convaincantes qu’on lui connaît. Mais, d’une part « changer la vie » (qui, soyons rigoureux, n’était pas le titre du programme de François Mitterrand en 1981 mais celui du Parti Socialiste en 1971...) n’était pas une formule si précise que cela. J’ajoute qu’elle a été plutôt suivie d’effets pour bien des français. Mauvaise pioche.
En revanche ce « Mon ennemi c’est la finance » du discours du Bourget ? Tourner sept fois sa langue dans sa bouche....

Lu « Les grands cimetières sous la lune » de Georges Bernanos paru dans la collection « Points » chez l’éditeur Le Castor Astral avec une préface de Michel del Castillo. Le livre a été écrit en 1938 .

Georges Bernanos, prix Femina en 1929 pour « Sous le soleil de satan » et grand
prix de l’Académie française en 1936 pour le « Journal d’un curé de campagne », après avoir été un soldat courageux , blessé plusieurs fois pendant la première guerre mondiale, était un catholique fervent, royaliste très engagé à droite et militant même, un temps, aux camelots du roi.

En 1936, quand débute la guerre d’Espagne, il vit à Majorque où son fils est engagé dans la Phalange, l’organisation militaire franquiste. Seulement voilà : à Majorque, Bernanos est le témoin direct d’épouvantables massacres de civils, hommes, femmes, enfants, vieillards, par la Phalange avec la complicité active de l’église catholique. Alors ce livre est un pamphlet sous forme de cri du cœur, cri de révolte contre Franco et l’église catholique, à rebours de sa famille politique. Où comment un écrivain de talent peut s’affranchir de son éducation, sa culture, son engagement et, simplement en « pensant par lui-même », faire la démonstration d’une grande honnêteté intellectuelle et d’une liberté de fond et de ton assumée.

C’est évidemment remarquablement écrit même s’il faut bien reconnaître que la forme, qui relève plutôt de l’essai philosophique, est relativement ardue.

samedi 1 mai 2021

Lu « Combats et métamorphoses d’une femme » d’Edouard Louis, paru au Seuil.

 Un très joli petit livre d’une grande humanité et d’une sensibilité émouvante. 

La femme dont l’auteur raconte les combats et la métamorphose, c’est sa mère. Une mère qui a longtemps vécu, avec ses enfants et donc avec lui, dans une très grande pauvreté dans le Nord de la France, ballotée entre cinq enfants faute de contraception, les banques alimentaires et un mari alcoolique qui la bat....et sa métamorphose est celle provoquée par une certaine force de caractère, son refus de cette vie et, un jour, de dire « stop ». Et Edouard Louis, homosexuel en rupture avec sa mère ( ah ! la délicieuse remarque de sa mère : « j’espère qu’au lit c’est pas toi qui fait la femme »!) , parti « vivre sa vie » pour faire des études ( comme quoi, la méritocratie républicaine existe encore...) va, peu à peu retrouver sa mère.

J’ai dit « humanité » et « sensibilité » ? J’aurais dû m’arrêter là, tout était dit.

Lu « Le courage de la nuance » de Jean Birnbaum, paru au Seuil.

 Amateurs de clichés, d’anathèmes, de jugements à l’emporte-pièce, de tweets
rageurs, de réseaux sociaux ex communicateurs et de polémiques inutiles, s’abstenir !!

Voilà un petit essai ( 140 pages très faciles à lire) qui fait appel à la raison, à la réflexion, à la mesure et ...à la nuance face à la complexité du monde et à la difficulté des sujets d’actualité douloureux.
Jean Birnbaum dirige Le Monde des livres et est l’auteur de plusieurs essais,  et son petit livre convoque très utilement de grandes références intellectuelles  pour dresser cet éloge de la nuance : Camus bien sûr, George Orwell, Bernanos, Hannah Arendt, Raymond Aron , Germaine Tillion et Roland Barthes. Jolie sélection, séduisante et convaincante. Mélange bien riche d’une tradition socialiste ou social-démocrate, d’esprit de résistance au sens du Conseil National de la Résistance, et de finesse humoristique si utile. Mélange compatible et fructueux. Et même si Birnbaum ne va pas au fond des choses (en 140 pages, ces 7 piliers de la pensée ! Impossible...), son survol est suffisamment intelligent pour ouvrir plein de portes et donner l’envie de continuer sans lui. Il nous montre la direction, nous ouvre la voie. Ou « comment être sage au 21ème siècle »? 
Franchement, c’est très convaincant, très séduisant . Pour peu qu’on adhère, bien sûr, ce qui est mon cas, sans grande réserve .
« Nous étouffons parmi des gens qui pensent avoir absolument raison » disait Camus il y a 70 ans. Brûlante actualité....