mardi 19 janvier 2021

Lu les deux derniers ouvrages de Régis Debray, «D’un siècle l'autre » paru chez Gallimard et le tract-Gallimard intitulé « France laïque ».

 Et Régis que je connais depuis longtemps et dont j’apprécie la virtuosité


intellectuelle, le brio culturel et le style ciselé et flamboyant à la fois, en vient à me décevoir et me déconcerter.

« D’un siècle l’autre » est une œuvre autobiographique sous forme de vaste divagation intellectuallo-philosophique sur la vie de l’auteur. Pour tout dire, ça part dans tous les sens....ça part dans tant de sens et à une telle vitesse, qu’on se sent perdu, distancé, et parfois même ignare tant le philosophe, en la circonstance, sait se montrer ésotérique en diable ! Il y a bien deux ou trois passages où il prend son temps, se montre pédagogue et convaincant comme son éloge d’ Auguste Comte ou son analyse amusante sur la crise «présencielle-distancielle » que nous traversons, ou bien encore son retour sur l’enseignement des faits religieux dans l’école laïque, mais ils sont bien rares ! Quant à son approche désormais classique sur le besoin de sacré qu’il n’aborde que dans les dernières pages pour suggérer qu’il puisse désormais s’appliquer à la nature et à l’écologie, il en dit si peu que ça nous laisse sur notre faim. Sur notre faim avec un soupçon d’inquiétude : Régis suggèrerait-il que « la terre ne ment pas » ou que « la nature est bonne mais l’homme mauvais » ?


Quant à « France laïque », un tract de quelques dizaines de pages qui n’est publié par Gallimard que sous forme d’e-book, c’est un écrit carrément déconcertant : Régis qui fut un des premiers intellectuels français avec Elizabeth Badinter ou Catherine Kintzler à signer un appel à la vigilance en 1989 lors de l’affaire du voile de Creil, première épisode de l’offensive islamiste dans notre pays, épisode sans doute sous-estimé à l’époque par toute la Gauche, de Mitterrand à Rocard en passant par Jospin et Joxe ou le Parti Communiste dans laquelle je m’inclus bien sûr), Régis, donc qui depuis n’a jamais cessé de défendre la République laïque, notamment par ses contributions à la Fondation « Res-Publica » , opère là un volte-face assez ahurissant. Son message devient quelque chose comme « France laïque ? Bof... tout cela est dépassé, la laïcité ne peut pas servir de boussole tant elle est incomprise à travers le monde.... et quant à la liberté d’expression, il faut savoir en user avec modération »....Bref, une bouillie de chat invraisemblable et incompréhensible ! Alors je m’interroge : pourquoi ce changement, ce volte-face, cette contradiction ? Est-ce simplement le dandysme d’un enfant gâté qui recherche l’originalité et le clivage à tout prix ? J’avance une autre hypothèse que je retiens de son ouvrage « D’un siècle l’autre » justement :
Régis y affirme son bonheur d’avoir toujours été minoritaire... ce revirement serait-il donc un bon signe ?

mercredi 6 janvier 2021

Lu « Change ton monde » de Cédric Herrou paru aux éditions LLL (Les Liens qui Libèrent).

 Cédric Herrou est ce niçois issu d’un quartier très populaire de Nice, petit-fils


d’immigrés italiens qui, après un échec scolaire et un début de vie active tumultueux fait d’errance et de petits boulots, a fini par s’installer comme agriculteur dans le haut-pays niçois, dans la vallée de la Roya très exactement, une vallée si enclavée que pour la rejoindre depuis Nice, il vaut mieux passer par l’Italie. Il y élève donc des poules et cultive une oliveraie sur trois hectares et vend tant bien que mal ses productions sur les marchés locaux.

En 2016, sa vie bascule : il recueille en pleine nuit, au bord de la route qui le mène chez lui, une famille de migrants Érythréens égarés, apeurés, assoiffés, crevant de faim....et depuis, il a accueilli des milliers d’exilés, leur tendant la main dans un geste élémentaire de fraternité. Cédric Herrou a fait la une des journaux, est devenu une vedette médiatique malgré lui, pourchassé par les diatribes des élus de droite extrême et d’extrême droite de la Région ( Ah ! Ce Monsieur Ciotti, son meilleur ennemi, que l’on retrouve tout au long du livre jetant de l’huile sur le feu, attisant les peurs et les haines....est-il de droite-extrême ou d’extrême-droite celui-là ? Cet obsédé des frontières terrestres a su effacer cette frontière idéologique-là ! ). Mais Cédric Herrou a aussi été harcelé par la justice, la police, la gendarmerie : 11 fois mis en garde à vue, « victime » (j’ose dire le mot) de procès, perquisitions, saisies abusives. Relaxé à chaque fois tandis qu’il a fait condamner le Préfet des Alpes Maritimes à de nombreuses reprises pour abus de pouvoir...
C’est là que ce livre est édifiant et balaye les quelques réticences que l’on pourrait encore avoir. Car Cédric Herrou n’est pas un « écolo-gauchiste » irresponsable et encore moins un révolutionnaire : il connaît par cœur la législation française en matière d’immigration, les jurisprudences du Conseil Constitutionnel et du Conseil d’Etat et ne demande rien d’autre que leur application. Il n’enfreint pas les lois et, en particulier n’est pas un « passeur » ( il s’insurge même, contre l’attitude de l’Etat, qui ferme les yeux devant les réseaux de passeurs qui exploitent les migrants). Il s’insurge contre une Administration, un État et l’Europe qui se trompent de combat, qui enfreignent la loi, qui tournent et le dos au devoir de fraternité. Un devoir de fraternité que son long et difficile mais honorable combat a fini par faire reconnaître par le Conseil Constitutionnel dans sa décision « historique » de juillet 2018.
Aujourd’hui, Cédric Herrou a fui les projecteurs qu’il n’aime pas particulièrement et, là-haut, dans sa vallée de la Roya, il a fondé la première communauté paysanne de la Fondation Emmaüs. Parcours éminemment respectable.

lundi 4 janvier 2021

A tous et à toutes amis lecteurs de ce blog ou de cette page, je souhaite une très bonne année 2021.

 

Que votre vie soit douce ! Aussi douce que possible ...
Pour nous tous, que nous sortions de cette période pénible et que l’on retrouve la joie, le bonheur de relations sociales riches, le goût de l’autre, le plaisir du contact et de l’échange direct, la fête en famille ou entre amis, la preuve que la culture est un bien ESSENTIEL ....
Pour notre pays, que la rationalité l’emporte sur tous les obscurantismes, la passion de la vérité sur tous les complotismes, que l’esprit-critique et le libre-arbitre voient s’épanouir mille fleurs contre toutes les vérités assénées et les jugements à l’emporte-pièce, que le goût du commun, de tout ce qui nous réunit l’emporte sur nos divisions et nos particularismes.
Que la République soit un peu plus laïque, démocratique et sociale en 2021 !!

Lu « Le bonheur, sa dent douce à la mort. Autobiographie philosophique » de Barbara Cassin paru aux éditions Fayard.

 Barbara Cassin est philosophe, Normalienne, qui se targue presque d’avoir échoué
plusieurs fois à l’agrégation, et directrice de recherche émérite au CNRS. Son autobiographie philosophique est très originale parce qu’elle part d’anecdotes vécues, et plus précisément de phrases entendues dans la bouche d’interlocuteurs divers pour...philosopher.
Ça commence par son fils, jeune enfant qui, quand elle l’interroge sur l’origine d’une forte odeur et lui demande si il a fait dans sa culotte, lui répond avec appoint « bien sûr que non » puis se tourne vers le miroir qui est devant lui et dit en se regardant « menteur! ». Et voila notre auteure de disserter sur le mensonge et la vérité.
Cela se poursuit avec sa rencontre avec René Cassin, le grand René Cassin, un oncle  qui la reçoit après 1968 quand elle s’interroge sur son avenir et son orientation et lui dit « apprend la sténo »...elle ne l’a plus jamais revu !
Et puis sa rencontre avec René CHAR, connu dans un séminaire de philosophie et avec lequel elle eut une liaison et qui, alors qu’elle repart de sa maison du Lubéron au volant de sa Méhari, lui fait de grands signes qu’elle voit dans son rétroviseur et, la rattrapant en courant, dépose quelques pièces de monnaie sur son tableau de bord « pour le péage »...René Char l’immense poète et philosophe et sa simplicité pratique et délicate.
Dans ce séminaire, elle fréquente Heidegger, ponte ( « pape » ?) de la philosophie moderne. Mais on sait les liens troubles et coupables que celui-ci entretint avec le régime d’Hitler dans l’Allemagne d’avant-guerre. Alors un jour, dans un bureau de poste de ce même Lubéron où se tenait ce séminaire chez Char, un homme entendant son nom au guichet lui dit «  et vous fréquentez ce nazi ?! ». Heidegger le compromis, fréquentait Char le grand résistant. De quoi philosopher effectivement...
Il y a un épisode qui m’a particulièrement ému et passionné compte tenu de mes liens anciens et amoureux avec l’Afrique du Sud de Mandela que j’ai rencontré plusieurs fois et qui aura marqué profondément mon engagement politique, c’est celui qui relate la participation de Barbara Cassin aux travaux de la Commission « vérité et réconciliation » présidée par Desmond Tutu et crée à l’instigation de Mandela pour « expurger » toutes les violences barbares du temps de l’apartheid et tourner la page par le seul fait de dire les choses, les dire publiquement et sereinement, afin d'éviter un bain de sang de la vengeance tous azimuts . A un moment, la femme d’un avocat des droits de l’homme, sauvagement assassiné dit «  Il y avait des morceaux de mon mari partout dans notre garage, comment voulez-vous que je pardonne ? ». Réponse de la présidente de séance : «  Ma sœur, nous te comprenons et te soutenons. Nous ne te demandons pas de pardonner mais nous, nous allons amnistier ». Pas d’autre sanction que la honte, c’est ce que notre philosophe appelle « l’équation amorale »....
Enfin, il y a cette phrase que le mari de l’auteure prononce alors qu’il rentre de voyage plus tôt que prévu et qu’ils se retrouvent par hasard sur le trottoir devant chez eux , elle revenant d’une nuit de « liberté » : « j’aime quand ton corps est gai »...
Comme elle le dit elle-même , « je l’aime parce qu’Etienne est bon ». Etienne qui va mourir mais qui, dans son agonie va lui faire connaître des moments de partage exaltants : «  dans son agonie, nous étions merveilleusement heureux »... paradoxe des paradoxes. 
Ce livre est passionnant, vivant, dérangeant dans le bon sens du terme. C’est celui d’une femme libre assurément qui raconte une vie riche, assurément riche. Alors, bien sûr, il y a un long chapitre où « les philosophes parlent aux philosophes » dans un verbiage non pas abscons mais suffisamment obscur pour ennuyer mais le reste est plein de ce charme intellectuel dont on ne peut que raffoler.


lundi 21 décembre 2020

ESPOIRS DE CLARIFICATION , nouvelle tribune signée par Gilles Clavreul et Jean Glavany parue sur L'aurore think tank.


 

ESPOIRS DE CLARIFICATION



Sur le front de la laïcité et celui de la lutte contre les remises en cause du pacte républicain, ces derniers mois auront soufflé le chaud et le glacial, donnant tour à tour matière à espoir, effroi ou déploration. Voici que s’achève le procès des attentats de janvier 2015. Chaotique, jalonné d’interruptions et de rebondissements, inséparablement insoutenable et nécessaire aux survivants et à leurs familles, il accouche d’un verdict net: 11 prévenus, 11 condamnés dont 5 pour faits en relation avec une entreprise terroriste, condamnations auxquelles s’ajoutent celles, par contumace, de deux jihadistes en fuite, respectivement à la réclusion criminelle à perpétuité et à 30 ans dont les deux tiers incompressibles. Recouvertes, les provocations des prévenus et de leurs défenseurs; au moins autant par ce prononcé qui sera de toutes façons frappé d’appel, que par la voix ferme et le sourire indémontable de Me Richard Malka. «Ce procès a été un formidable accélérateur de l’Histoire. Il a provoqué une clarification des positions, il a réveillé une société inquiète, il a alerté les consciences», a confié au journal Sud-Ouest l’avocat de Charlie-Hebdo à l’issue du verdict.
Clarification: ce pourrait être en effet le plus grand motif d’espoir de ces derniers mois. Clarification que ce discours du Président du 2 octobre, que nous avions salué. Clarification encore que ce projet de loi «confortant les principes républicains», dont on pourra toujours discuter tel ou tel manque, ne serait-ce que l’attente toujours déçue de ce plan Borloo désormais érigé en mythe, se montrer sceptiques, surtout, sur l’énième tentative de doter l’islam d’une organisation par validation administrative, mais qui marque une ferme volonté de traduire en actes la parole présidentielle, à charge pour les parlementaires, désormais saisis du texte après qu’il ait été largement validé par le Conseil d’Etat, de l’améliorer et de le compléter. Clarification encore que les dissolutions de ces officines qui sapent depuis des années la confiance dans les institutions de la République et s’appliquent à creuser un fossé infranchissable entre les musulmans, qu’ils ont la prétention de représenter, et ce pays, la France, qui est aussi le leur.


Clairs-obscurs
Qu’en est-il des clarifications politiques, intellectuelles, médiatiques? Là, le tableau est plus contrasté. Saluons d’abord comme il se doit l’ébauche d’une confirmation: le Parti Socialiste poursuit sa convalescence laïque. On s’abstiendra de parler pour le moment de rémission complète, mais disons que la guérison pourrait être en bonne voie: en affirmant sa volonté de replacer la laïcité «au cœur» du projet politique de son parti, et en confiant à Jérôme Guedj, constamment impeccable sur le sujet, l’animation nationale de la réflexion sur la laïcité et les principes républicains, sa direction a montré de la constance depuis la ligne qu’il avait tracée il y a un an, en refusant l’injonction des formations islamistes, CCIF en tête, de manifester le 10 novembre 2019 contre les «lois liberticides» (entendre : celles de 2004 et de 2010, ainsi que les lois anti-terroristes) aux cris de «Allah akbar». Il semble loin, le temps où le prédécesseur de l’actuel Premier Secrétaire - qui prône désormais un retour au pacte républicain qui laisse sans voix tant il apparaît comme un nouveau reniement ou une souplesse idéologique infinie...- conseillait à sa direction de ne pas se mêler de Laïcité faute de n’y trouver «que des coups à prendre», ou recevait le même CCIF rue de Solférino, avant de porter à l’élection présidentielle un candidat multipliant les clins d’œil communautaristes, avec le succès qu’on sait… Si on ajoute la tribune courageuse, de retour du Haut-Artsakh, dans laquelle sont dénoncées sans ambages les exactions de la Turquie et de son allié Azéri contre la minorité arménienne, sans doute tient-on là de quoi entamer, enfin, la reconstruction idéologique de cette formation. Alors pourquoi s’en tenir aux compliments et refuser le tableau d’honneur? Parce qu’ il demeure une répugnance à abandonner tout à fait une grille de lecture qui, en fait d’être sociale, est surtout «économiciste», qui voit dans la relégation des banlieues la cause principale, sinon unique, de la radicalisation, et qui renvoie dos-à-dos le séparatisme des islamistes avec le «séparatisme des riches», comme s’il s’agissait de la même chose. Qu’on s’entende bien: la ghettoïsation est indéniable et insupportable. C’est l’un des grands échecs de la République, même si ce n’est pas un échec complet car, on n’en parle jamais ou en tout cas pas assez, des milliers de familles s’en sortent, des milliers de jeunes hommes et de jeunes femmes s’intègrent, réussissent dans les études et gravissent – pas assez vite, c’est certain – les échelons de la société. Il faut évidemment y répondre bien mieux qu’on n’a su le faire jusqu’à présent. Mais persister à croire que la cité, voire que les «discriminations systémiques» sont la cause du jihadisme, c’est avaliser les arguments des islamistes eux-mêmes, qui voient dans la France une machine à exclure sur des critères ethno-religieux. Relégation et discrimination sont tout au plus un terreau favorable, mais sûrement pas la cause de l’islamisme : celui-ci a ses ressorts propres, et c’est d’abord ces ressorts qu’il faut casser.


Lutter contre l’islam radical ou contre l’islamisme (et non contre «l’islamisme radical», comme s’obstine à l’appeler le Premier ministre, comme s’il pouvait y avoir un islamisme modéré…), c’est donc opposer un refus ferme et non négociable à toute entreprise d’accommodement, de ceux que réclame encore le sociologue Jean Baubérot, que beaucoup à gauche et même au sein de la majorité présidentielle considèrent encore comme le Saint-Jean-Bouche d’Or de la laïcité, alors qu’il n’en délivre, dans le meilleur des cas, qu’une réinterprétation mâtinée de libéralisme anglo-saxon ( Ah ! Son insupportable appel à la retenue dans l’usage des caricatures après l’assassinat de Samuel Paty ....). La tentation de rechercher un compromis avec ces fameux «islamistes modérés», personnages dont le compagnonnage apparait d’autant plus désirable qu’ils sont imaginaires reste vivace chez une partie de nos responsables politiques. Voilà que le ciel s’assombrit : on croit deviner qu’il en est ainsi dans une partie du parti présidentiel, qui dit s’inquiéter d’une «dérive droitière» et semble se cramponner à une laïcité made in Observatoire, c’est-à-dire crépusculaire car dépassée, depuis belle lurette, par les événements. Plus personne aujourd’hui n’oserait encore dire, comme le Président de cet Observatoire le fit quelques mois après la création de celui-ci, qu’il « n’y a pas de problème de laïcité en France»...Pour achever sa mue, le PS devrait expliciter sa rupture avec cette culture-là plutôt que de chercher une synthèse molle comme il en a trop eu l’habitude depuis une vingtaine d’années.
On voit surtout qu’à la gauche du PS, on s’enfonce dans l’obscurité en klaxonnant: de la FCPE et de la Ligue des Droits de l’Homme, qui semblent décidées à reprendre le flambeau de l’activisme judiciaire abandonné par le CCIF en intentant des procès à tout le monde – même à Jean-Pierre Obin le courageux auteur d’un rapport que certains auraient mieux fait de lire plutôt que de le cacher dans un placard ! – aux écologistes, Jadot peut-être mis à part, en passant par Jean-Luc Mélenchon qui n’en finit plus de se renier et fustige, dans une transe plénélienne, une «déclaration de guerre contre les musulmans», cette gauche-là semble décidée à camper du mauvais côté de l’Histoire, là où les intérêts du peuple ne sont pas, surtout pas ceux des musulmans qui sont, faut-il le rappeler, ceux qui subissent l’islamisme en première ligne.


Néo-puritanisme
Qu’en est-il du front intellectuel? Il n’est pas à négliger. Emmanuel Macron, Jean-Michel Blanquer, ont-il eu raison de pointer certaines dérives à l’université en employant le qualificatif «d’islamo-gauchisme» ? On peut discuter le terme, non nier ce qu’il recouvre. Ce que l’on appelle désormais la «cancel culture», ou «culture de l’effacement», menace bien vite de se transformer en effacement de la culture, tant l’ardeur à l’interdit et l’envie de censure s’y lisent à livre ouvert: Les suppliantes d’Eschyle, Sylviane Agacinski et même François Hollande en ont fait les frais, réactivant des campagnes diffamatoires plus anciennes, comme celle qui frappa, en 2006, l’historien Olivier Grenouilleau pour sa magistrale Histoire des traites négrières. Par rapport à ce qu’il se passe aux Etats-Unis, ce n’est qu’un hors-d’œuvre: professeurs mis à pied pour un mot jugé inapproprié, remise en cause des programmes d’histoire de l’art «européo-centrés», critiques des œuvres de Renoir comme pornographiques, etc. Que mille pétitions fleurissent pour s’inquiéter des menaces sur les «libertés académiques» a de quoi rendre songeur: ne sont-ce pas précisément ces mouvements d’idées qui, à force de sectarisme militant et de politisation du travail scientifique, ne cessent de demander censure et auto-censure contre ceux qui ne pensent pas comme eux ?
Le fait est : une puissante aspiration puritaine, sous couvert d’antiracisme, nous vient d’outre-Atlantique. Ce sont sensiblement les mêmes protagonistes qui sont à l’œuvre dans la campagne anti-française menée depuis l’assassinat de Samuel Paty et visant à faire passer la France, depuis les tribunes d’estimables institutions de la presse de la côte est des Etats-Unis, pour un pays «islamophobe». Voilà peut-être le champ que la France a eu le grand tort de négliger dans cette grande bataille contre l’intolérance : l’opinion publique internationale. A moitié par dédain pour des questions jugées subalternes, à moitié aussi par un certain tropisme intellectuel présent dans les milieux diplomatiques, le discours tendant à présenter la France comme la victime d’un mal qu’elle aurait elle-même attisé, insensible aux humiliations arabes et aveugle à la religiosité musulmane n’a pas été considéré sérieusement, quand il n’a pas été tout simplement encouragé in petto. D’une certaine presse américaine aux médias-croupions à la botte de la Turquie et du Qatar, en passant par les officines du soft power islamiste, la France ne manque pas de contempteurs que l’on laisse opérer sans les déranger, ni même leur disputer le terrain médiatique. Il importe dès à présent que nous retrouvions de la voix et des relais, notamment en Europe. La tuerie de Vienne est venue rappeler deux choses: la première est que toute l’Europe est visée; la deuxième, comme l’a dit Richard Malka, est que les caricatures, comme le passé colonial, ne sont que des prétextes. Les islamistes ne tuent pas pour ce que nous avons fait ou ce que nous n’avons pas fait, mais uniquement pour ce que nous sommes.
De l’enceinte de chaque collège jusqu’aux grandes enceintes internationales, de nouvelles batailles pour les libertés seront à livrer. Elles prennent à revers tous ceux qui restent prisonniers des vieux schémas, ou qui sont tentés par des calculs politiciens de court terme : les puritains se font appeler progressistes, les censeurs se nomment défenseurs des libertés ; ceux qui sèment la mort et appellent à la haine se font passer pour des justiciers. Ce sera l’un des défis de 2021, avec la sortie de l’épidémie et la lutte contre la crise économique.

https://www.laurorethinktank.fr

 

 


Lu « 1984 » de George Orwell chez Gallimard dans une nouvelle traduction de Josée Kamoun.

L’ouvrage date de 1949 - c’est dire s’il n’est pas de la première fraîcheur...- soit un an


avant la mort, de tuberculose, de l’essayiste britannique qui voulait faire de l’écrit politique un art et de la dénonciation du totalitarisme et de la manipulation mentale une véritable cause, un engagement de tous les instants. L’intuition était bonne et cet ouvrage fera date dans l’histoire de cet engagement universel. Il a fait date mais il date...car depuis tout a été dit, décrit et surtout, hélas vécu en matière de totalitarisme. Et celui de « Big Brother » imaginé par Orwell pour le Royaume- Uni n’a pas vraiment été la confirmation de sa prédiction....il reste que cet ouvrage, parfois long et ennuyeux, ouvre beaucoup de portes et amène à réfléchir à toutes ces nouvelles formes de totalitarisme qu’Orwell n’avait pas vu venir. Par exemple celui des réseaux asociaux ?

lundi 14 décembre 2020

Un livre que je voulais lire et que je ne lirai pas après avoir lu ses « Bonnes feuilles » dans un hebdo : « Vies parallèles. De Gaulle - Mitterrand » paru chez Robert LAFFONT.

 

Longtemps j’ai eu un intérêt véritable pour Onfray, après la lecture de son «essai sur l’athéisme » par exemple ou bien en observant son expérience d’université populaire en Normandie, cette tentative plutôt respectable de transmettre réflexions et connaissances au plus grand nombre. Puis je me suis lentement mais sûrement éloigné de lui en constatant son caractère de plus en plus péremptoire, son absence absolue de doute, ses certitudes qui le bardaient sur tant et tant de sujets. Et, plus récemment, devant sa pitoyable tentative politique de « Front populaire » réunissant des souverainistes des deux bords ( sans d’ailleurs qu’ils en soient tous prévenus ce qui témoigne d’une méthode douteuse pour un tel donneur de leçons....) ces distances devinrent abyssales.

Mais enfin, à l’annonce de son dernier ouvrage « Vies parallèles. De Gaulle - Mitterrand », je fus tout de même intrigué et même attiré. Il faut dire que, Mitterrandiste historique matiné de gaulliste, n’oubliant pas que mon regretté père fut un gaulliste de Gauche et toujours attaché aussi bien à la stabilité de nos institutions qu’à notre indépendance nationale ou au besoin d’ordre de notre société par exemple, un essai comparatif entre ces deux grands hommes aurait pu m’intéresser. Heureux hebdo qui m’offrit des « Bonnes feuilles » en guise d’avant-goût ! Quelle horreur...
Je vous la joue courte : De Gaulle était un grand homme, Mitterrand un médiocre, le premier servait la France, le second sa carrière, l’un avait tout juste, l’autre tout faux, l’un a tout réussi, l’autre tout raté ... Vous croyez que j’exagère ? Hélas non, pour cet auteur de si bonne foi. Un seul exemple avec ce raccourci qui m’a fait éclater de rire :
« De Gaulle lisait Péguy, Mitterrand lisait Paul Guimard et Eric Orsenna, c’est tout dire » nous assène ce soi-disant philosophe. Il se trouve que j’ai connu, bien connu, très bien connu François Mitterrand et que je l’ai fréquenté presque quotidiennement pendant 10 ans. J’ai connu ses qualités et ses défauts, ses forces et ses faiblesses et si je suis partisan, j’essaye aussi d’être réfléchi, posé, honnête. Je sais, parce que je l’ai vécu, que Mitterrand était un puits de connaissance littéraire impressionnant, un lecteur passionné , un amoureux des livres capable, à chaque instant de quitter les affaires de la France pendant quelques heures pour se plonger dans un livre. Je l’ai vu. Et j’ai vu aussi ce qu’il lisait et l’éclectisme de ses goûts plus portés d’ailleurs sur le classique et l’histoire que sur le roman moderne, n’en déplaise à mes chers amis , le regretté Paul Guimard ou l’insubmersible Eric Orsenna. Alors, l’affirmation d’Onfray, parce qu’elle est tout simplement fausse, est ridicule et discrédite tout le reste si c’était nécessaire. C’est grotesque. Et, à certains égards , honteux car malhonnête, profondément malhonnête. Pauvre ONFRAY, pauvre « Front Populaire » si lamentablement détourné de son histoire et de son symbole de rassemblement de la Gauche, pauvre Université populaire de Normandie où l’on apprend de telles balivernes !! A mes chers étudiants de Sciences Po à qui j’apprends, autant que faire se peut à « penser par eux-mêmes »,à réfléchir posément, à puiser leurs sources à toutes les fontaines, à être curieux de tout sans a priori ni préjugés, je dis : surtout ne suivez pas cet exemple !