dimanche 26 novembre 2023

Vu « Flo », le film de Géraldine Danon avec Stéphane Caillard et Alexis Michalik, le film-biopic qui retrace la vie de la navigatrice Florence Arthaud.

Une navigatrice qui s’est notamment distinguée par sa victoire en
solitaire dans la
Route du Rhum de 1990 et qui est morte dans un accident d’hélicoptère en 2015 lors du tournage d’une émission de télé-réalité pour TF1. Une femme issue d’une famille très aisée ( les éditions Arthaud), qui avait abandonné ses études de médecine au grand désespoir de ses parents pour vivre sa passion de la navigation à voile. Et une femme qui aimait la vie, la fête, les excès, les hommes et notamment les navigateurs à qui elle voulait démontrer qu’elle était leur égale. Une écorchée-vive qui aimait excessivement tous les plaisirs au point de jouer avec sa vie dans des accidents de voiture à plusieurs reprises. Que dire de ce film ? D’abord qu’il est magnifiquement joué par Stéphane Caillard, époustouflante de charme et de sensibilité. Une grande, très grande actrice. Ensuite que, contrairement à ce qu’avait craint la famille et notamment la fille de Florence Arthaud, il ne porte pas du tout atteinte à son image. C’est même presque l’inverse : un panégyrique . Les amoureux de la mer et de la navigation à voile se régalent d’images somptueuses même si une ou deux invraisemblances les irritent ( pourtant Philippe Poupon, le très grand navigateur est le compagnon de la réalisatrice…). Reste l’éternel débat sur les biopic : biographie ou œuvre de fiction ? Toujours, pour se mettre à l’abri, les auteurs précisent que c’est «une fiction inspirée de… ». Mais il reste qu’ils entrent dans l’intimité des êtres et même parfois - c’est le cas ici- dans la très grande intimité : dans les sentiments amoureux et même dans le lit de l’héroïne. Et là, le secret n’est pas dévoilé, il est un mélange d’invention pure et simple et d’indélicatesse et je trouve ça très contestable.

 

J’ai connu Florence Arthaud et, pour tout dire, je l’ai connue beaucoup plus marquée, à tous points de vue, par la vie que dans ce film.

Et j’ai connu plusieurs de ces navigateurs dont un très bien avec qui j’ai navigué souvent. Et la manière dont il est traité ici me semble profondément inconvenante. 

Mais, ces manières mises à part, voir ce film est distrayant et son actrice est bluffante.

samedi 25 novembre 2023

Lu « Extension du domaine du Capital » de Jean-Claude Michéa paru chez Albin Michel.

Jean-Claude Michéa est un philosophe français contemporain ( il est né en 1950,
c’est dire sa jeunesse…) qui a beaucoup publié à partir d’une triple inspiration : Marx, Orwell et Marcel Mauss. Marx pour son analyse du capitalisme et de la lutte des classes, Orwell pour sa dénonciation du totalitarisme du monde moderne, Mauss pour sa théorie du « fait social total » ( on me pardonnera j’espère ce résumé abusif de cette triple influence si riche et si complexe …). En tout cas, Michéa est un anti-libéral farouche qui n’a jamais la dent assez dure pour critiquer les trahisons de la Gauche «post mitterrandienne « comme il la qualifie . Et dans ce livre, il poursuit sa croisade en décrivant les conséquences visibles du mode de développement capitaliste et libéral qui, selon lui, équivaut à une sorte de fuite en avant suicidaire : destruction écologique, inégalités excessives et insupportables, brutalité et violence de la vie quotidienne…

Sur tous ces points il est assez convaincant. Mais en homme de gauche réformiste mais pas révolutionnaire, libéral politique mais anti libéral économique, je brûle de lui poser la question centrale : d’accord ! Alors on fait quoi ? La révolution ? Le capitalisme d’Etat ? La fixation des prix par l’Etat ? L’allocation des richesses par le Plan ? Les soviets ? Ou bien la régulation par la réforme ? Et, dans ce cas, quelles mesures efficaces ? Je sais bien que que Michéa en d’autres pages se fait défenseur du référendum comme solution à bien de nos maux. Mais outre que la pratique référendaire, dans l’histoire de France et en particulier de la Vème République a si souvent - pas toujours!- pris des formes plébiscitaires que le peuple a fini par répondre moins à la question posée qu’à celui qui l’a posée, on ne voit pas, par ailleurs, qu’on puisse gouverner par référendum, jour après jour…en tout cas cela mérite débat.
Mais l’intérêt du livre réside ailleurs, j’allais dire là où ne l’attend pas ! Car Michéa-le philosophe marxiste qui vivait dans une grande agglomération urbaine, a décidé, il y a quelques années d’aller vivre dans un petit village des Landes, dans le bas-armagnac et ce sud-ouest que j’aime tant et où je vis depuis 40 ans. Et il a adopté le genre de vie local : il cultive son potager, élève des poules et des canards, va à la chasse, fait la fête au village, assiste aux courses landaises, aux corridas..mais il découvre aussi ce qu’est un village sans commerce, le premier médecin à des kilomètres, l’absence de transports collectifs, de services publics. Et il comprend mieux au point de les partager les travaux remarquables de Christophe Guilluy sur l’opposition entre France métropolitaine et France périphérique, corroborés par les études - tout autant remarquables- de Jérôme Fourquet.
Au point, touche après touche, de définir une théorie sociale selon laquelle là se trouvent les couches sociales les plus défavorisées, dans le monde rural . Et je ne suis pas loin de le suivre pour vivre dans un petit village de Bigorre de 400 habitants. Là et autour de là, le vote d’extrême-droite n’a jamais cessé de progresser depuis vingt ans. A cause des immigrés ? Il n’y en a que très peu… De la délinquance ? Idem. Non, ce qui l’emporte, c’est le sentiment d’abandon : ils ne tiennent pas compte de nous là-haut ? On ne pense jamais à nous, on ferme nos écoles, nos gares, nos hôpitaux… C’est d’ailleurs ce qui a impulsé d’entrée de jeu le mouvement des gilets jaunes, qui était d’abord un cri de colère sociale avant de dégénérer par sa diversité, son refus de s’organiser et les déviances violentes..tout cela Michéa le voit, le partage, le comprend, le théorise. Et il en vient à conclure que la bourgeoisie intellectuelle des grandes villes devient la principale adversaire de la France périphérique en voulant lui imposer sa loi et son mode de vie. Et il devient encore plus intéressant quand il démontre que Sandrine Rousseau, Aymeric Caron et tous les wokistes sont les meilleurs défenseurs du libéralisme par leur défense de l’individu «  qui a tous les droits »  ( l’indidualisme radical de la bourgeoisie libérale) ou, surtout, par leur occultation coupable de la question sociale, ou bien quand il affirme que la question de l’identité ou de l’appartenance, de la tradition ou de la coutume loin d’être des éléments de fascisme comme le dit l’extrême-gauche, sont en fait des facteurs constitutifs de l’homme-animal social . Et que la Gauche, pour se relever, doit prendre en compte cette question de fond .
Il y a beaucoup à picorer dans le poulailler conceptuel et philosophique de Jean-Claude Michéa.

Vu « Le monde d’après » le seule-en-scène de Sophia Aram au studio des Champs-Elysées.

Cette femme, que l’on connaît surtout pour ses chroniques à France Inter, et qui se
définit elle-même comme social-démocrate, républicaine, laïque et universaliste - ce qui, je le confesse, nous a naturellement rapprochés - est une fille d’un père marocain, cuisinier, et d’une mère « maltraitante » qui a passé une jeunesse heureuse dans une cité de Trappes avec ses cinq frères et sœurs où elle fréquentait l’atelier-théâtre de son lycée avant de débuter dans le théâtre d’improvisation. Mais c’était avant que « les barbus n’arrivent et que les femmes se voilent ». Et depuis, elle a trouvé sa voie dans un genre très personnel et original, entre l’engagement politique courageux et l’humour décapant. Évidemment, je l’ai dit plus haut, je suis complètement en phase avec ses idées et cela me rend suspect de subjectivité. Mais je trouve que ce discours qui n’hésite pas à dénoncer aussi bien les dangers terrifiants de l’islam radical que toutes les lâchetés de la Gauche depuis quelques années est particulièrement salvateur. Et comme, en plus, Sophia Aram est une actrice de talent et que, parfois, ses seules mimiques suffisent à me faire rire, j’ai passé avec elle une soirée délicieuse. Mais le prix payé par elle est souvent trop lourd : qu’on la traite de femme de droite participe de l’humour involontaire; mais qu’elle soit régulièrement menacée de mort montre bien l’évolution douloureuse de notre société.

Vu, au théâtre Marigny, « Ruy Blas », la pièce de Victor Hugo, adaptée et mise en scène par Jacques Weber avec lui-même, Kad Merad, Stéphane Caillard et Basile Larie.

On connaît la pièce de Victor Hugo qui nous transporte quatre siècles en arrière
dans l’intimité de la cour royale d’Espagne. Un classique du théâtre qui voit le marquis Don Salluste - joué par Weber-, disgracié par la Reine, demander à son cousin, le comte Don César, un drôle de loustic qui brûle la chandelle par les deux bouts - joué par Kad Merad - de l’aider à se venger. Mais celui-ci refuse ce qui amène Salluste à missionner son laquais, Ruy Blas, pour usurper l’identité de Don César et séduire la reine. Ruy Blas, homme simple, droit et courageux, va s’acquitter de cette tâche avec abnégation au point que, s’approchant de la Reine avec ruse il en tombe amoureux. Et l’affaire se complique quand la réciproque apparaît dans le cœur de la Reine rendant la vengeance de Salluste impossible pour son laquais….

La mise en scène de Weber est tout sauf classique, les décors et costumes, les musiques et danses illustrant un drôle de mélange moderniste et baroque. Weber est Weber, au talent incontestable même si le temps (?) fait qu’il est parfois inaudible soit quand il parle très bas soit, au contraire, quand il parle très fort. Kad Merah est magnifique et c’est la surprise de la soirée puisqu’il ajoute son talent d’acteur populaire à celui plus classique de Weber. Stéphane Caillard est solaire, belle et lumineuse. (quelqu’un peut-il m’expliquer pourquoi, à la fin, au moment des saluts, elle est reléguée sur le côté, à l’extrémité de la rangée des 15 acteurs ? Ça m’a choqué…). Seul, celui qui joue Ruy Blas, Basile Larie, est un ton en-dessous. Weber, il est vrai, a pris un risque en choisissant ce quasi-inconnu, repéré par son fils dans une master class et dont un seul entretien l’avait convaincu de sa forte personnalité et de son charisme. Il a tout ça, c’est vrai. Mais un problème de diction, comme une gêne dans la bouche, fait souvent décrocher le spectateur.
Il n’empêche, voilà du bel et bon théâtre !

Lu « Veiller sur elle » de Jean-Baptiste Andrea, paru aux éditions de l’Iconoclaste, le roman qui vient d’obtenir le prix Goncourt 2023.

C’est le quatrième roman de l’auteur qui avait été récompensé pour « Des diables et
des saints ». L’intrigue se déroule dans le nord de l’Italie entre les deux guerres mondiales dans une ambiance de montée du fascisme. Mimo, né pauvre et nain est confié en apprentissage à un sculpteur de pierre médiocre. Mais il a de l’or dans les mains. Viola est la fille d’une famille riche et prestigieuse. Leur rencontre bien qu’improbable va donner naissance à une relation éblouissante de l’adolescence à la mort, entre l’amour platonique et l’amitié fraternelle.

Le livre se lit bien avec quelques rebondissements qui captent l’attention, des ruptures et des relances multiples.
Un bon livre.

Lu « Triste tigre » de Neige Sinno paru chez POL.

 Le prix Femina 2023. Un livre qui traite du sujet, aussi lourd que douloureux, des
incestes subis par l’auteure, pendant de longues années de son enfance, de la part de son beau-père. Une terrible histoire qui s’est terminée par une plainte et une condamnation à 9 ans de prison du pédocriminel ( j’emploie le mot à dessein car celui-ci souvent employé - y compris, curieusement, par l’auteure ici- de pédophilie, pris dans son sens le plus strict peut laisser entendre que les auteurs de ces actes odieux « aimeraient » les enfants ce qui est insupportable à entendre ).
 

Ce livre n’est pas un roman autobiographique car il n’est ni fiction ni récit d’une histoire vécue avec sa chronologie et ses descriptions. C’est un essai. Lourd, pathétique. Un essai dans lequel l’auteur se pose toutes les questions possibles et imaginables sur l’épreuve qu’elle a vécue, aussi bien ses origines que, bien entendu, ses conséquences, y compris les questions sur ce livre, son livre, son utilité , le sens de l’écriture. Avec l’obsession d’être utile pour que ça n’arrive pas aux autres, en commençant par ses frères et sœurs . Et cette autre obsession du « pourquoi ? » et, en particulier «pourquoi moi ? » qui l’amène à penser que c’est la parole et l’écrit de son beau-père, l’auteur de ces atrocités qui, peut-être, seraient plus éclairants. Un livre utile bien sûr, peut-être un peu décousu dans sa construction, comme si l’auteur tournait autour de son sujet sans vraiment savoir comment l’aborder. Mais c’est probablement, aussi le fruit du traumatisme subi.

vendredi 3 novembre 2023

SE TAIRE C’EST DÉJÀ RENONCER

 Pourquoi s’exprimer sur des sujets si brûlants quand les médias écrits ou parlés, télévisions en tous genres ou réseaux asociaux nous soûlent de mots et d’avis en tous genres sur cette actualité si douloureuse ? Oui, pourquoi dire son mot au risque de tomber dans je ne sais quel excès de vanité ?

J’y ai beaucoup réfléchi ces jours derniers après les tragédies d’Israël et d’Arras en me demandant si j’avais vraiment une pierre utile à apporter au débat public.

Et je suis arrivé à une conclusion pour moi incontournable : se taire c’est déjà renoncer.

Alors disons les choses comme on les ressent avec l’ardente obligation d’employer les mots justes, de bien nommer les choses comme le disait Camus, pour ne pas ajouter au malheur du monde.

D’abord, pourquoi parler des « tragédies d’Israël et d’Arras » dans un même mouvement quand ondécompte déjà des milliers de morts là-bas pour un seul à Arras (en espérant que ce décompte morbide s’arrête là dans le Pas-de-Calais) ?

Eh bien parce qu’il s’agit de terrorisme et du même terrorisme.

J’appelle terrorisme l’acte de barbarie qui fait usage, à des fins politiques, de la violence aveugle à l’égard de victimes innocentes de toute responsabilité dans la cause combattue. C’est en cela que le terrorisme se distingue de l’acte de guerre où s’affrontent des forces mandatées par des forces politiques sur des champs de bataille. Mais quand on viole, qu’on assassine ou que l’on prend en otages des femmes, desenfants, des vieillards, des infirmes ou quand on assassine un enseignant juste coupable d’être enseignant, c’est du terrorisme et rien d’autre.

Et dans le désert israélien comme à Arras où, il y a trois ans, à Conflans-Saint—Honorine, ce terrorisme a un nom : c’est l’islam radical.

Ne voit-on pas ce parallèle tragique entre la tragédie du Bataclan il y a huit ans et celle du festival Tribe ofNova dans le désert proche de Gaza ? Les mêmes jeunes réunis pour écouter la musique et faire la fête impitoyablement massacrés…

Mais ce n’est pas tout, il est un deuxième point commun : à Arras comme à la frontière de Gaza, les assassins terroristes, là le Hamas, ici un jeune homme né en Russie non seulement ne sont pas représentatifs de ceux qu’ils croient servir mais, au fond, sont les pires serviteurs de leur cause : ici les musulmans de France, là les Palestiniens. Ceux-là comme ceux-ci sont trahis par un terrorisme qui dessert leur cause : les musulmans de France, déjà victimes de bien des discriminations et de ce que l’on nomme « le racisme ordinaire » qui se voient une fois de plus suspectés de je ne sais quelle connivence, le peuple palestinien victime de la quadruple peine: : droits bafoués dans les territoires occupés, agression de la colonisation rampante, trahison du Hamas et, bientôt, la vengeance d’Israël qu’on espère sans y croirevraiment qu’elle ne sera pas aveugle.

Troisième point commun : le devoir des hommes et des femmes de responsabilité et de sagesse est, dans l’un et l’autre cas, de garder raison : la fermeté et la détermination face à la barbarie doivent être totales.Mais pour être efficaces, elles doivent se garder des amalgames ravageurs. Là -bas, tous les palestiniensne sont pas des terroristes, ici, les citoyens français ou les immigrés de confession musulmane non plus.

Et, dernier point commun : il n’y a pas d’autre issue pour cette guerre impitoyable qui est livrée à nosdémocraties que la paix. Et j’ose préciser : la paix laïque. Oui la paix laïque qui nous permet et nouspermettra de vivre ensemble avec nos différences, toutes nos différences, dans le respect profond de ces différences mais …sans jamais qu’une seule de ces différences ne cherche à s’imposer aux autres. A fortiori par la violence. La paix laïque qui est seule capable de protéger et défendre la plus belle et la plus intime de nos libertés : la liberté de conscience.

Et soyons clairs : ici comme là-bas, les ennemis de la paix laïque sont, comme toujours les extrêmes qui, dans un sinistre bal complice, s’auto-alimentent sur le dos de la paix. Là -bas, les partis religieuxd’extrême-droite israéliens sont, de facto, les meilleurs alliés du Hamas. D’ailleurs, n’oublions jamais que celui qui a assassiné Rabin, homme de paix, n’était pas un palestinien mais bien un militant nationaliste et intégriste religieux israélien. Ici, les extrêmes politiques font de même et sont toujours complices sur le dos de la République laïque : les uns pour refuser de qualifier le terrorisme quand il frappe par souci électoraliste, les autres pour se livrer aux pires

amalgames racistes au nom de je ne sais suprémacisme blanc ou par connivence avec l’intégrisme catholique, les uns et les autres honteusement réunis pour flirter dangereusement avec l’antisémitisme.

Oui, il ne faut pas se taire face à l’ignominie. Il faut nommer les choses.

Oui, il faut avoir la sagesse de préparer la paix laïque.

Celle qui, plus que jamais, doit protéger notre école publique, laïque et républicaine de toutes les menaces obscurantistes qui veulent empêcher nos enseignants d’apprendre à nos enfants de penser par eux-mêmes.

Celle qui permettra à deux peuples de vivre en paix et en sécurité en disposant de deux états et de leur dignité respectée. C’est toujours à l’ordre du jour et c’est la seule issue.